lundi 21 mai 2012

« Mission »


Ce matin lundi, je me suis lancé avec courage : j'ai commencé en tshiluba la messe que nous célébrons avec une quinzaine de nos paroissiens.
- Mu dina dia Tatu ne dia Muana ne dia Spiritu munsanto (au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit)
- Mfumu ikale nenu (le Seigneur soit avec vous).
Les mamans ont trépigné d'aise dans les bancs...

Cela me permet de réfléchir au sens de l’activité missionnaire dans notre Eglise universelle.


Que faut-il apporter aux Africains ?
Il m’a fallu quelques semaines pour me dépouiller assez et me rendre compte que quand on a la prétention d’ « aller en mission », pour que cette prétention ne soit pas ridicule, la meilleur chose à faire, c’est de ne rien apporter.
Si on pense apporter quelque chose, c’est perdu d’avance. Plutôt que quelque chose apporter éventuellement quelqu’un : soi et, derrière et en soi, si possible et discrètement, quelques bribes fragiles de l’Autre-Tout-Puissant. Et cela suffit.
Ici le point de vue économique éclaire le point de vue évangélique. Au point de vue économique, les Africains en général et les Congolais surtout, n’ont besoin de rien, si ce n’est qu’on leur paie avec équité ce qu’on leur prend. Chaque chose, chaque matière a un prix juste pour un homme juste. Les dons, les collectes, les « actions » que nous faisons pour l’Afrique (pour « les petits noirs », comme on disait dans mon enfance) ne sont pas des dons mais des restitutions (par voie détournée) de ce qu’on leur prend en minerais pour confectionner tous nos gadgets notamment électroniques… Conclusion : ce que le reste du monde extrait du Congo, il doit simplement le payer de façon juste et le faire tomber dans des porte-monnaie justes. C’est simple comme bonjour et notre monde a assez de cyniques pour le savoir. Arrêtons-là ou je m’énerve.
Sans doute du point de vue de la « mission de l’évangile », l’attitude juste est encore et toujours à trouver. Nous les Européens (mais pas seulement, car j’ai rencontré ici des missionnaires indiens, colombiens, philippins, indonésiens, comme il y a des missionnaires congolais en Europe et en Amérique) n’avons pas à leur apporter quelque chose. Ils n’ont pas besoin qu’on leur apporte la Bible. Ils l’ont déjà, se la sont appropriée, s’en accommodent mieux que nous. Ils étudient l’évangile de façon sérieuse et inventive dans de grandes universités catholiques, le prêchent dans des paroisses dynamiques qui si elles avaient un peu plus de moyens financiers (voir paragraphe précédent) seraient encore plus dynamiques,  et le vivent avec autant de difficultés mais peut-être plus de candeur que nous, vieux Européens fatigués et revenus de tout.

Rencontre intercommunautaire et intercontinentale
dans notre salle à manger ce dimanche, de gauche à droite: 
un frère et deux soeurs congolais, un père suisse, un père indonésien, 
une soeur colombienne, une soeur salvadorienne, un frère congolais...

On n’a rien à leur apporter, ni des sous (seulement à leur rendre le leur), ni de belles paroles (ils sont plus rompus à la palabre subtile que nous). Alors quid de la mission ?
Peut-être qu’on a juste à être là, avec eux, sous le grand Mvidi Mukulu, Dieu, le Grand-Créateur-Ancien-Surplombant. Pour vivre la fraternité humaine et universelle (même avec une peau trop pâle), lâcher une louange, et prier avec eux tout simplement. « Il faut beaucoup prier », comme disent les chanoines, à l’Abbaye, lorsque la discussion arrive à une impasse.
Je pense beaucoup à cela lors de nos célébrations du matin dans notre sanctuaire …

Problèmes propres à l’Eglise catholique en Afrique
Revenons un peu en arrière : mardi 1er mai, jour férié, mais les curés travaillent. La communauté, comme tous les prêtres et consacrés du diocèse, était convoquée, par la coordination diocésaine de pastorale, pour une Journée d’étude du document du Pape sur l’Afrique suite au Synode des évêques sur le même sujet (Africae munus, l’engagement de l’Afrique, pour les plus spécialistes de documents vaticanesques).
Je me suis réjouis car j’ai pensé que c’était un excellent observatoire de la réalité de la mission, de l’évangélisation en Afrique, qui me permettrait de toucher du doigt les problèmes propres à l’Eglise africaine.
Les frères renâclaient à y participer, parce qu’ils prévoyaient quelque chose d’ennuyeux (comme quoi cela ressemble déjà à ce qui se passe dans le même contexte en Europe !). Après concertation, nous avons décidé d’envoyer une délégation. André par chance était malade et avait une bonne excuse. Comme Joseph et Nicolas n’en avaient pas d’aussi bonnes, il fut décidé que chacun m’accompagnerait l’un le matin l’autre l’après-midi.
Premier problème : l’organisation et la discipline interne.
Je savais, de ma petite expérience sacerdotale, que les clergés sont d’habitude assez indisciplinés. Ici, l’indiscipline des participants s’est trouvée renforcée par le manque d’organisation pratique. L’horaire de la convocation prévoyait : 8h30-16h, avec repas en commun. Nous sommes arrivés avec Joseph à 8h31 pour nous retrouver seuls avec l’abbé responsable de la journée.
Nous avons attendu (je soupçonne Joseph d’avoir attendu que la session soit annulée !) et on a commencé à 10h, la plupart des 50 participants étant arrivés entre 9h et 10h (rameutés peut-être par téléphone ?). L’organisateur annonce alors qu’on a oublié de commander le repas et donc qu’on finira la session à 12h30.
Je constate et je ne juge pas, mais je ne peux m’empêcher de faire le lien entre ces incohérences et l’appel du pape aux Eglises « de devenir exemplaires dans leur fonctionnement interne ».
Deuxième problème : le goût de la palabre
Après un exposé (qui était en fait un résumé – intelligent et intelligible - du texte que peu de personnes avait lu auparavant parce que le papier imprimé est peu disponible), il y eut un échange, mais ici la discussion est difficile parce que chacun veut parler et parler longtemps ; ainsi il manque peut-être du dynamisme incisif qui aurait été possible si chacun s’était contenté de poser une question et d’attendre de courtes réponses et réactions.
Le défi fondamental: la mauvaise gouvernance politique.
C’est en fait ce qui plombe ou alors dynamise la pastorale de l’Eglise en Afrique. Comment parler de paix, de justice et de réconciliation avec des mots vrais et des actes en conséquence quand il n’y a pas d’Etat de droit, ni d’ordre social juste. Difficile de construire la justice sans de telles bases. Difficile de construire la paix sans la justice. Difficile de vivre la réconciliation sans une base de paix…
Mais ici la réponse est avant tout spirituelle. On ne peut se réconcilier que si soi-même on est réconcilié avec soi-même, par une relation vraie avec le Christ sauveur. D’une fois qu’on a une relation profonde avec Jésus, la construction de la justice passe pour le chrétien par le risque du martyre.
Il y a eu de très belles interventions à ce sujet, parce qu’ici, en RDC, l’idée du martyre n’est pas une idée théorique ou romantique. C’est la compagne de tous les engagements véritablement chrétiens. Les responsables locaux des groupes catholiques « justice et paix » disent à quel point on n’aime pas les voir arriver dans les administrations,  tribunaux et parquets…
Les autres défis ? Les mêmes que chez nous !
Ce fut ma surprise. Si on laisse de côté le problème de la justice (que de chance ont les pays qui vivent en Etat de droit !), les autres problèmes ou défis que doit affronter l’Eglise d’Afrique sont en fait exactement les mêmes que ceux de l’Europe : la sécularisation (c’est à dire la marginalisation des valeurs religieuses par la société globalisée), la présence de la foi dans l’éducation et l’enseignement, la présence de la morale dans la santé et la famille (fidélité, divorces, contraception, avortements, sida), le défi des sectes.

Avec Noélanne, la fille de la doctoresse de Mikalayi, chez qui nous étions invités ce lundi

Avec quelques nuances, nous retrouvons ici les mêmes combats qu’en Europe. Je pensais que la conception « plus englobante de la vie et du sacré » permettait à l’Afrique de mieux vivre ces problèmes. Peut-être un peu. Mais finalement dans un monde globalisé, les défis de l’Eglise sont partout les mêmes. Ce fut pour moi la grande leçon de cette matinée-là.
Et je termine par une belle définition entendue de la justice : donner à chacun son dû, en commençant par Dieu.

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